lundi 9 avril 2018

jeudi 5 avril 2018

Skidstain Halo, de Kevin Sweeney

« Skid », c'est « déraper ». « Stain », c'est une tache mais « skidstain », ensemble, c'est la trace de pneus dans le slibard. « Halo » ne pose pas de problème, c'est le même mot en français. Quid, en revanche, de « skidstain halo » ? Un « halo en trace(s) de pneus » ? En effet mais pour être plus exact, il vaut mieux rendre par « auréole en trace(s) de pneus ». Il s'agit bien d'une auréole témoignant de l'état de sainteté en dépit de l'usage, comment dire, oxymorique, de « skidstain » et de « halo ». C'est que, dans ce court roman, nous nous trouvons au Ciel, à ceci près que le Ciel n'est plus ce qu'il était.

Depuis que Satan a pris sa retraite, l'Enfer n'existe plus, tout le monde va au Ciel, même les pires salauds, même la tueuse en série Zinloos Geweld (qu'on peut comprendre comme « violence aveugle »), coupable d'un nombre hallucinant de meurtres au cours de son existence terrestre. Le problème du Ciel, en plus de sa décrépitude sans cesse croissante, c'est qu'on s'y ennuie ferme. Kevin Sweeney reprend la célèbre aporie de Woody Allen (« L'éternité, c'est long, surtout vers la fin. ») mais la modifie de manière significative car dans son roman, l'éternité n'a pas de fin. Si la phrase d'Allen exprime au premier chef notre dépendance à la perception du temps comme avancée linéaire faite de succession, Sweeney, en somme, ne fait pas autre chose mais il ne fait pas que cela. Il développe aussi à outrance sa moquerie de nos représentations religieuses. Ce qui me semble révélateur, c'est une sorte d'insert que Sweeney ajoute à la fin de son livre, une fois l'intrigue terminée. Là, de manière très sobre, en un paragraphe assez bref, il montre (selon moi) qu'il n'est pas tant nihiliste (athée) qu'agnostique (il n'est pas fermé à la notion de transcendance). Cet ajout n'était peut-être pas indispensable car tout lecteur doté d'un minimum d'intelligence peut s'en rendre compte dans les pages de Skidstain Halo.

Il serait en effet trop simple de se contenter d'une approche superficielle de ce roman sous prétexte qu'il entre dans le registre bizarro et qu'en conséquence, il déploie des trésors de violence et d'obscénité surréalistes. Le Ciel est devenu un gigantesque ensemble de parcs à thème ; Zinloos, ne trouvant sa place nulle part, finit par choisir une arène à combats perpétuels entre équipes de tueurs, de monstres, de super-héros et super-vilains tous plus improbables les uns que les autres mais que Sweeney parvient magistralement à raccorder à notre pop culture. L'arène en question se nomme Skidstain. Dans un au-delà où les auréoles de saints et d'anges sont faites avec des matières recyclées (faute de mieux), les points engrangés lors d'un combat sont déterminés par la capacité à déféquer à l'intérieur de l'auréole portée par un adversaire qui, même mort, même radicalement atomisé, se reconstitue en quelques instants. Ces indications sommaires permettent de comprendre que Sweeney pianote aussi très bien sur les univers que nous-mêmes ne cessons de vouloir substituer à une réalité soit insatisfaisante (échec des idéologies, refus de celles-ci), soit dirigiste (extrémismes, rejet des directeurs de conscience). Finalement, Skidstain Halo permet à Sweeney de passer la surmultipliée dans la caricature : c'est aussi un roman très drôle. Zinloos, dans cet univers de geeks, le nôtre, passera de l'informe (elle ne sait pas qui elle est, ce qu'elle est vraiment) à l'existence en pleine conscience d'elle-même. Pour dire ça autrement, elle découvrira son identité en surpassant des règles de vie et d'action tellement cristallisées par l'ennui qu'elles ont atteint l'absurde. Il n'est d'ailleurs pas inintéressant d'apprendre, à la fin du roman, où en est le Créateur, Dieu en personne, dans ces mondes au bout du rouleau.

Tout ce qui est en haut est comme tout ce qui est en bas. Tout ce qui est en bas est comme tout ce qui est en haut mais nous avons perdu le sens des hiérarchies et des finalités. Heureusement qu'une implacable et sympathique tueuse nous invite à la fête. Pour ma part, c'est la première fois que je lis Kevin Sweeney et je suis curieux de découvrir le reste de sa production.
Des calculs très poussés montrent de manière irréfutable que j'écoute plus de rock progressif que de litanies progressistes. (Je tenais à ce que vous le sussiez.)

mercredi 4 avril 2018

En anglais, on n'est plus "handicapped" mais "physically/mentally challenged". Bientôt, dans le cercueil ou l'urne ou même au vent mauvais, il faudra encore viser la RÉUSSITE.

mercredi 28 mars 2018

lundi 26 mars 2018

Monsters Don't Cry, de Shane McKenzie

Le titre de ce roman (qu'on peut rendre en français par "ça pleure pas, un monstre") laisse entendre le contraire de ce qu'il affirme; ce faisant, le lecteur semble orienté vers quelque chose d'assez classique puisque déjà lu (ou vu en film) de nombreuses fois: derrière la monstruosité se cache l'humanité, formule peut-être inaugurée par le Frankenstein de Mary Shelley. Natasha est une jeune fille prisonnière de son domicile, sous la garde de parents quelque peu déséquilibrés. Ajoutons que Natasha est difforme et présente un retard mental accusé, très accusé même, si j'ose dire, par sa mère, actrice ratée, nymphomane dépravée qui rejette sur sa fille (et sur le reste du monde) sa significative dose de haine et de dégoût. Hormis l'amour que lui porte son père, Natasha n'a pas de contact avec le monde extérieur et ne connaît de celui-ci que des magazines de mode et les cassettes du feuilleton dans lequel, jadis, sa mère a joué.

Natasha veut un Prince charmant.

À la suite de circonstances particulières (vous noterez bien que je fais exprès de ne pas tout dire), Natasha quitte sa maison, se retrouve dehors, cherche son prince. Bruno, étudiant en difficulté, vend de la drogue pour le compte de la fascinante, nymphomane et psychopathe Matilda. La rencontre de Bruno avec un flic nouveau venu sur le campus va rompre l'équilibre de l'accord passé entre dealer et boss. Cette dernière se met en quête de son ancien employé; on se doute bien que ce n'est pas pour lui remettre une lettre de licenciement rédigée en bonne et due forme. Prenant la fuite, Bruno va faire la rencontre de Natasha.

C'est loin d'être fini, évidemment, mais ce que je crois important de souligner, c'est que Monsters Don't Cry est un jeu de masques posés et retirés par les uns et les autres ou, si l'on préfère, un jeu de cache-cache entre fiction souhaitée et réalité inéluctable. Les monstres ne sont pas aussi monstrueux qu'on pourrait le croire, effectivement, dans la mesure où sera faite, dans cette histoire, la distinction entre l'amoralité virginale de Natasha et l'immoralité des autres, coupables d'avoir en quelque sorte inventé des fictions qu'à différents égards, ils n'assument pas. Shane McKenzie, lui, maîtrise parfaitement son texte, que ce soit dans les scènes d'horreur ou dans l'étude de ses personnages. Outre l'étalage récréatif de gore, j'ai éprouvé une saine satisfaction vicieuse devant son refus d'orienter son protagoniste Bruno sur une route toute tracée (qui eût été trop évidente pour ne pas devenir une fiction suspecte) de dépassement de soi.