mercredi 26 juillet 2017

The Three Impostors, d'Arthur Machen

Ce roman de 1895 se compose de plusieurs nouvelles en apparence lâchement raccordées les unes aux autres: 1) Prologue, 2) Adventure of the Gold Tiberius, 3) The Encounter of the Pavement, 4) Novel of the Dark Valley, 5) Adventure of the Missing Brother, 6) Novel of the Black Seal, 7) incident of the Private Bar, 8) The Decorative Imagination, 9) Novel of the Iron Maid, 10) The Recluse of Bayswater, 11) Novel of the White Powder, 12) Strange Occurrence in Clerkenwell, 13) History of the Young Man With Spectacles, 14) Adventure of the Deserted Residence. J'indique le sommaire car il est possible, au format numérique, d'acheter tel ou tel de ces textes sans que le lecteur sache qu'il s'agit malgré tout d'un ensemble cohérent à lire de préférence intégralement et dans l'ordre.

The Three Impostors se termine par une scène d'horreur en rapport avec les agissements d'une société secrète spécialisée, si l'on ose dire, dans l'accomplissement de rites païens et de débauches. Les trois imposteurs en question sont des membres de cette société qui se tient en quelque sorte dans l'arrière-monde londonien, en filigrane d'une capitale soit hédoniste (en particulier son centre géographique, socialement et architecturalement favorisé), soit anonyme, voire misérable, dès qu'on se retrouve en banlieue. Ils constituent le lien entre les différentes histoires. À la recherche d'une pièce romaine antique commémorant une orgie de l'empereur Tibère, ils finissent par retrouver leur proie: "le jeune homme à lunettes" ("the young man with spectacles").

À ces trois redoutables individus (deux hommes et une femme; la femme, bien sûr, est la plus dangereuse!) s'opposent dialectiquement trois Londoniens assez typiques de la fin du XIXè siècle. L'heure est à la déclinaison objective des rapports que l'Homme entretient avec le monde. La ville devient alors un objet d'étude, une sorte de cabinet de curiosités géant recelant lui-même des cabinets de curiosités particuliers dans des lieux où on ne s'y attend pas toujours. L'anthropologie, l'ethnologie sont des sciences en plein développement. Cela dit, le portrait que Machen dresse de ces trois derniers personnages est passablement ironique. Malgré nos prétentions rationalistes, nous vivons dans un univers auquel nous ne comprenons pas grand chose, à tel point que l'ignorance est peut-être préférable à la connaissance. Les récits folkloriques ruraux, par exemple, masquent derrière l'émerveillement une réalité parfaitement ténébreuse: depuis des âges extrêmement reculés, des êtres non-humains redoutables peuplent la Terre. Le symbolisme du serpent serait une édulcoration de cette réalité. Seule la peur nous a fait plaquer sur la vérité un plaisant vernis légendaire. Le problème est qu'il ne s'agit pas seulement de littérature: le XXIè siècle n'a toujours pas résolu certaines énigmes.

L'hostilité (et l'incompréhensibilité) de l'Univers qui nous entoure est une notion dont se souviendront par la suite Lovecraft et Bradbury, très marqués par l'œuvre de Machen. À partir d'un objet de petite taille (une pièce romaine), quelque chose se dévoile et enfle jusqu'à prendre les proportions d'une horreur cosmique. Si tant est que nous puissions la voir sous une lumière crue, ce qui n'est pas le cas. C'est l'impression d'horreur qui est sans limite devant ce qui est partiellement manifesté ou suggéré. Cette horreur fonctionne sur le mode du strip-tease à ceci près qu'ici, il n'est pas question de plaisir mais du vertige qui s'empare de nous lorsque nous prenons conscience d'être au bord d'un gouffre sans fond et mystérieusement hypnotique. Céder ou ne pas céder? Faire un pas en avant ou s'enfuir et retrouver les innocentes flâneries dans le centre de Londres? Cette zone semble a priori protégée mais en fait, rien n'est moins sûr. Les délices sophistiquées de l'Occident, bien posées dans un centre-ville séculaire, ont une allure de forteresse inexpugnable mais pour combien de temps encore? Dès les premiers quartiers de banlieue, l'étrangeté s'impose avec une séduction très insidieuse. De ce point de vue, The Three Impostors est aussi une littérature de l'urbex (urban exploration). Quelle est la solidité de notre psychisme à mesure que nous avançons vers la fin du territoire urbain? C'est d'ailleurs à ce point-limite que se termine le roman. Plus loin, c'est-à-dire juste après, on se retrouve à la campagne. Monde de verdure, de bois et de montagnes aux allures de Paradis retrouvé? Non, puisque, ainsi que nous l'avons vu plus haut, ce dénuement convoque, derrière les atours d'un folklore idyllique, la démonialité, la régression dans l'horreur primordiale. Les trois imposteurs le savent, l'acceptent, s'en repaissent. Face à eux et en définitive, les trois dilettantes ont surtout l'air de trois crétins. Chez Machen, le réel n'a que faire des salons de thé!   

mardi 25 juillet 2017

The Angry Red Planet, d'Ib Melchior

The Angry Red Planet est un film d'Ib Melchior, sorti fin 1959. Les acteurs principaux sont Gerald Mohr, Nora Hayden, Les Tremayne et Jack Kruschen.

La fusée MR-1 (Mars Rocket 1) revient sur Terre après le premier vol habité vers Mars. D'abord considérée comme perdue dans l'espace, la fusée fait sa réapparition mais le contrôle au sol ne parvient pas à contacter l'équipage. Par téléguidage, MR-1 atterrit avec succès. On y trouve deux survivants, le docteur Iris Ryan (Naura Hayden) et le colonel Tom O'Bannion (Gerald Mohr), dont un des bras est recouvert d'une étrange excroissance d'origine extra-terrestre. Le rapport de mission est relaté par Ryan, espérant de la sorte guérir O'Bannion.

Au cours d'une exploration de la surface martienne, Ryan est attaquée par une plante carnivore. Celle-ci est tuée grâce à un fusil à rayon congelant (surnommé Cleo) utilisé par le chief warrant officer (adjudant-chef) Sam Jacobs. L'équipage découvre également une immense créature tenant de la chauve-souris, du rat et de l'araignée (ayant pris pour des arbres ce qui est en fait ses pattes). L'être est repoussé, à nouveau par Jacobs. Lorsqu'ils retournent à leur vaisseau, les quatre astronautes se rendent compte que leurs signaux radio sont bloqués et que MR-1 est maintenue au sol par un champ de force. O'Bannion mène une expédition jusqu'à un lac où ils aperçoivent une cité sur la rive opposée. Ils entament la traversée du lac dans un radeau gonflable mais leur progression est arrêtée par une créature géante semblable à une amibe et dotée d'un œil unique dont le globe est en rotation complète permanente. L'amibe tue Jacobs et infecte le bras d'O'Bannion. Les survivants regagnent précipitamment MR-1 et entament la procédure de décollage. Le professeur Theodore Gettell, concepteur de la fusée, meurt de ce qui semble être une crise cardiaque causée par le stress du départ. Les survivants retournent alors sur Terre où le bras d'O'Bannion est guéri grâce à des chocs électriques (méthode ayant également servi à se débarrasser de l'amibe qui tentait de ronger MR-1).

Lorsque les scientifiques tentent d'examiner les bobines sur lesquelles sont consignés les détails de l'expédition martienne, tout ce qu'ils trouvent est un message enregistré. Une voie non-humaine annonce qu'il a été permis à l'équipage de la fusée MR-1 afin qu'il puisse livrer à la Terre le message en question. Depuis le début de l'Histoire, les Martiens observent le développement des Terriens et pensent que notre technologie a pris de l'avance sur notre maturité culturelle et spirituelle; ils accusent par ailleurs les Terriens d'avoir envahi leur monde. Les Martiens avertissent l'humanité: que celle-ci ne retourne jamais sur Mars ou la Terre sera détruite en guise de représailles.

Et encore, en 59, elle a pas maté Alien...
Je me demande un peu quelle est la véritable anatomie des Martiens, dans ce film. La question de la vie sur cette planète n'est pas centrale, d'ailleurs. Tout le monde sait qu'on y trouve des végétaux. L'énigme véritable tourne autour de la possibilité d'une vie intelligente, c'est-à-dire d'une ou plusieurs civilisations, d'une conscience consciente d'elle-même et capable d'écrire son histoire. Cette vie se résume-t-elle aux espèces contre lesquelles les Terriens doivent lutter? Lorsqu'on se penche sur l'architecture de la cité martienne aperçue sur une rive du lac, on est tenté de se dire qu'elle est plus avancée que la nôtre (plus "futuriste" par rapport à la planète Terre de 1959 telle qu'elle est montrée dans ce film) mais qu'elle semble l'expression d'une forme de vie humanoïde. La plante carnivore, l'araignée chauve-souris-rat et le blob-amibe n'y correspondent pas a priori. Seul, éventuellement, un être à trois yeux, aperçu derrière un rocher, pourrait posséder des caractéristiques anthropomorphes (une tête, un torse, deux bras, deux jambes). Les autres sont-ils alors une "simple" flore/faune? Servent-ils dans certains cas de protecteurs de la civilisation martienne?

Gettell est convaincu que cette civilisation fonctionne comme un cerveau collectif. Ici, nous retrouvons le vieux cliché de l'extra-terrestre comme métaphore du communisme, typique de la guerre froide. Il y a tout de même une inversion de taille, dans The Angry Red Planet: même si l'équipage de MR-1 se rend sur Mars au nom de l'humanité entière (ce qui, d'ailleurs, n'est jamais dit), l'équipage et le contrôle au sol sont strictement américains. Il est vrai aussi que pas mal d'images d'archives sont utilisées, principalement dans les premières minutes du film: base aérienne, salle de contrôle, techniciens affairés (à coup sûr pour impressionner, au passage, certaines "puissances étrangères"!)... Concrètement, cela réduisait aussi pas mal les coûts de production. Cela posé, il n'est pas impossible non plus que le thème de l'invasion ait profondément marqué Ib Melchior lui-même. Melchior, de culture danoise et américaine, était aussi un écrivain et un héros de la Seconde Guerre mondiale. Ses romans, qu'à ce jour je n'ai pas lus, reflètent peut-être cette préoccupation. C'est à creuser. Il n'en demeure pas moins une sorte d'équation à résoudre entre la notion d'intelligence collective, pressentie par Gettell, et celle d'avancée spirituelle que, selon les Martiens du film, nous ne possédons pas, notre technologie nous ayant dépassés. Cette dernière problématique, nous la retrouvons, quoique sous des espèces différentes, dans le débat sur l'intelligence artificielle, le transhumanisme, le complexe militaro-industriel. (Pour l'écriture du scénario du film, le producteur Sidney W. Pink s'est fait aider par ses enfants!) 

Il est pas méchant, il est timide!
On peut faire dire beaucoup de choses à ce film et me répondre que c'est juste un énième nanar de l'époque. Budget étique, calendrier serré: il a fallu le pondre dans l'urgence. La technique Cinemagic (travail sur des négatifs) a permis, à peu de frais, de donner aux scènes martiennes leur couleur et leur apparence de dessin animé. Certains ont critiqué ce résultat mais je trouve pour ma part que cela passe bien et va jusqu'à conférer un charme certain à cette planète souvent visitée dans le domaine de la fiction. (Je pense entre autres à un passage du curieux Selestor's Men of Atlantis dans lequel un astronome de cette île soi-disant légendaire observe dans un télescope une bataille menée entre des Martiens et des Neptuniens.)

Là où la réalité semble se mêler de façon très étrange à la fiction, c'est lorsque l'astronome Asaph Hall découvrit en 1877 Phobos et Déimos, les satellites naturels de Mars, or ceux-ci furent annoncés en 1726 par Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (partie III, chapitre III). Swift, de plus, donna de façon correcte leur période de rotation et leur distance par rapport à Mars. Quelqu'un peut-il m'expliquer?... L'exploration de cette planète (et de ses satellites), en outre, semble vouée à une "malédiction": depuis 1960, on compte 29 missions martiennes ratées pour 19 réussies. (Il y a eu aussi des échecs en direction de Phobos, corps céleste détenant aussi sa part de mystère.) Certains échecs semblent d'ailleurs trop stupides pour ne pas être étranges (Mars Climate Orbiter, 1998). Le dernier en date, à ma connaissance, remonte au 14 mars 2016, lorsque l'atterrisseur européen Schiaparelli s'est écrasé à la surface martienne. Cette mission était censée expliquer la présence de méthane dans l'atmosphère martienne, à certains moments de l'année. Qui dit méthane dit... 

The Angry Red Planet peut se regarder gratuitement ici


"Salut, ça mars comme tu veux?"
     


lundi 24 juillet 2017

C'est fascinant: Google Maps est tellement efficace qu'il floute aussi les mascarons.

dimanche 23 juillet 2017

The Magicians, de J.B. Priestley

Nous sommes en Grande-Bretagne pendant les années 1950. Parce qu'il est considéré trop vieux et que le monde change, Sir Charles Ravenstreet, ingénieur électricien, se voit offrir un placard doré lors d'un conseil d'administration. Un jeune expert financier, toutes dents dehors, viendra occuper le poste qui était le sien. Dégoûté, Ravenstreet démissionne. Très vite, il se voit offrir une offre de reconversion par le magnat de la presse Mervil. Il s'agit, avec l'assistance de deux comparses, de commercialiser à grande échelle une nouvelle drogue inventée par Sepman, un obscur chimiste. Le terme anglais "drug" se pare d'une remarquable ambiguité puisqu'il a aussi le sens de "médicament". Le Sepman 18 est un puissant anxiolytique.

Lors de circonstances étranges, Ravenstreet, en proie à l'amertume, au désenchantement, fait la connaissance de trois hommes mystérieux, Wayland, Marot et Perperek. Ceux-ci se présentent comme magiciens, à défaut d'utiliser un terme plus adéquat peut-être absent de tout vocabulaire. Ces trois vieillards d'apparence curieusement jeune, pour ne pas dire intemporelle, et au charisme très puissant, invitent Ravenstreet à se détourner du projet de Mervil qu'ils voient comme une menace envers toute l'humanité. Naufragé dans un monde jusque-là rassurant, familier, Ravenstreet va faire l'expérience d'une conception différente du flux temporel et deviner le sous-texte de la lutte effroyable, dans l'arrière-monde de l'Histoire, engagée par les magiciens contre Mervil et ses acolytes. 

Pour le dire autrement: Ravenstreet réitère l'hospitalité d'Abraham et en reçoit une bénédiction. Les trois magiciens ont peut-être vu une étoile se lever au-dessus de lui, promis à une renaissance. Le roman oscille en définitive entre deux enjeux: le sauvetage de Ravenstreet et celui de la race humaine dans son ensemble. Priestley dit quasiment que Wayland, Marot et Perperek sont des initiés (oserai-je ajouter: mandatés par le Roi du monde?) venus défaire un complot mené par les forces de la contre-initiation. Il s'agit à la fois de mettre un frein à la déshumanisation globale, déjà bien installée (par éloignement forcené du centre ontologique) mais accrue par la mise sur le marché d'une camisole chimique, et de voir s'il est possible d'éveiller un seul homme. Le monde de Ravenstreet est celui des hommes creux évoqués par T.S. Eliot, gavés de sanie médiatique, d'obsessions quantitatives et de rapports humains biaisés. Le fait, pour la Grande-Bretagne, d'avoir remporté une guerre n'y change strictement rien mais je suis tenté de dire qu'en bons représentants de la Tradition Primordiale, les magiciens privilégient la qualité à la quantité. Le plan du contre-initié Mervil (personnage dangereux et d'allure falote) échoue temporairement malgré leur intervention en quelque sorte providentielle. Ravenstreet, en revanche, accepte le don des magiciens qui est un enseignement et une pratique concrète: l'expérience du temps non comme une linéarité, ni même une série de cycles mais comme une sphéricité. Ce temps sphérique, qui n'est pas une simple remémoration, rappelle beaucoup ceux envisagés par Raymond Abellio (contemporain de Priestley) et, antérieurement, Kierkegaard (le concept de "reprise"). Ravenstreet retrouvera ainsi le chemin de son propre centre sans qu'il soit question du moindre penchant narcissique. Dans ce retour se trouve la beauté, la vérité de ce que Martinès de Pasqually appelle la réintégration de l'Être.
John Boynton Priestley

J.B. Priestley (1894-1984) fut un auteur prolifique: romancier, dramaturge, scénariste, essayiste, commentateur social et personnalité médiatique. Il fut très populaire mais son œuvre connut un déclin après sa mort. Néanmoins, ses écrits sont à nouveau étudiés (et, semble-t-il, appréciés) depuis le milieu des années quatre-vingt-dix. Quelques-uns de ses ouvrages ont été traduits en français mais The Magicians, à ce jour, reste inédit. Intellectuellement proche de C.G. Jung, critiqué pour ses opinions jugées trop à gauche mais critique lui-même du stalinisme (et de son panégyriste George Bernard Shaw), mentionné dans la liste noire établie par George Orwell (pour le compte de l'Information Research Department), cependant aussi populaire que Churchill, Priestley est certainement plus et autre chose que la somme des commentaires de tous bords émis à son propos. Il me semble en réalité appartenir à cette famille d'individus présents dans l'Histoire mais dont l'horizon intellectuel, en dépit et au-dessus de telle ou telle appartenance politique ou idéologique, tend vers des réalités métahistoriques, pour ne pas dire métaphysiques. J'aurai peut-être l'occasion d'en reparler dans d'autres notes de lecture. 

samedi 22 juillet 2017

Ford Taunus

J'ai bien calculé le coup. J'attends que ça passe au vert, vitre baissée, avant-bras gauche qui pendouille. J'ai choisi une avenue parallèle à la ligne du tram, avec intersection à l'ancienne (feux). Ça ne changera pas, à cause du (grâce au) tram. Je me suis bien positionné: ma Ford Taunus pourrie juste devant des pouffettes roses qui attendent la prochaine rame.

Cheveux qui me descendent un peu sur les oreilles, ray-ban teintées, bide en coulée par-dessus le ceinturon, double menton pas trop rasé, j'écoute à fond, elles ne peuvent pas ne pas entendre La maladie d'amour (Sardou summer 73). Elles me regardent sans rien dire, la bouche entrouverte. Dix-huit ans, tatouages, sapes collantes, gros culs, la poussette, le gniard analphabète mais déjà prêt à casser les couilles durant toute sa carrière.

Je sais. Je ne devrais pas écrire ça.

Je les regarde, ou plutôt: ma tête se tourne lentement vers elles, mes ray-ban les fixent de toute leur nuit d'aviateurs américains fantômes et d'Elvis crucifiés.

Mon bubblegum gonfle, il est rose aussi, je mâche comme une grosse pute, sans rien dire, le rétracte, l'invagine buccalement, le ressors, le reprends.

Elle surprend l'écoliè-èère, sur le banc d'uune cla-asse, par le charme innocent d'un professeuuur d'an-anglaais...

Feu vert. Le temps que les autres devant se soient réveillés, j'ai le temps de former un sourire, pendant une phase de tsimtsoum bubblegumesque. Les filles me regardent, l'air de dire "mais y a de ces cassos en liberté, aujourd'hui."

Oh, comme c'est vrai.

Demain, à la même heure, je reviendrai. Elles seront peut-être à nouveau là. J'adopterai une posture légèrement différente, je pense.


L'amour est enfant de Bohême. Car il n'y a pas non plus que Sardou, dans la vie.

vendredi 21 juillet 2017

Quelque part dans la galaxie

Mes yeux s'ouvrent. Je perçois du sombre, et la masse de ma tête, cerveau, cheveux, sang, se déporte d'une façon curieuse, sans que je remue. Je suis probablement plié dans une position bizarre. Je concentre ma pensée sur le cou, les vertèbres cervicales : je ne sens rien pour l'instant. Dans quelques secondes je vais déplacer, lentement, très lentement, ma carcasse. Une jambe ankylosée. La gauche. Mes yeux se referment. Je bâille. Doigts. Mains. Creux dans du mou, au bout des ongles. Terre, gravier. Il ne fait pas froid. Le crâne contre de la pierre un peu froide, en revanche. Je réactive les paupières. Tout se concentre vers la barre de migraine qui me traverse le front. Je me détache du minéral rugueux, redresse lentement la colonne vertébrale. Non, pas de torticolis. C'est plus au niveau du front, me dis-je, quand soudain, je change d'avis. Non, c'est au niveau du bide et de la vessie. Ça doit être dû à mes mouvements, pourtant décomposés. Chier, pisser. Impérative, urgentissime poussée de scories brûlantes. Je regarde à gauche et à droite. Je suis seul, je pense, dans un espace sombre. Des deux cotés, à une dizaine de mètres, des trouées pâles. Des rumeurs, au loin. Je baisse précipitamment le froc, le slibard, je me désape tout le bas, cul à l'air je fais quelques mètres à tâtons en suivant un mur (celui contre lequel je comatais), et je lâche tout. Jamais je ne me suis senti aussi bien, dans cette expulsion à l'écart des dispositifs prévus. J'ai l'impression que ça ne va jamais s'arrêter, cette déferlante de résidus organiques. Mon cœur s'apaise, descend en dessous des soixante battements par minute, ma migraine disparaît, ma concentration est totale. Je n'ai presque plus besoin de respirer. Je le fais quand même, et je dois dire que c'est assez réussi, comme fragrance. Je repars en arrière, finis par retrouver mes fringues.

Et ma sacoche. Je parviens à trouver les ouvertures, farfouille à l'intérieur. Ma bouteille de whisky américain. Je ne la discerne pas vraiment mais au poids, je constate qu'elle est vide. Que je l'ai vidée. Ou presque. PQ. J'ai aussi un gros rouleau de PQ dans ma sacoche, quand je pars en expédition. C'est ça que je cherche. Je m'essuie, laisse tomber le papier usagé. Un peu sur ma droite, je retrouve mes jeans et le slip encore calé dedans. Les chaussures, c'est un peu difficile, je les ai fait voler. Je marche en chaussettes, de temps en temps un pied se pose sur un gravier trop gros pour sa plante, et je grimace. J'ai lancé mes targettes vers la paroi d'en face. J'essaie de ne pas me claquer la gueule contre. Mes mains finissent par la toucher. Je repars au niveau du sol. J'espère ne pas poser les doigts sur des seringues et des préservatifs usagés. Première chaussure. Je tâte. C'est le pied droit. Je l'enfile. La gauche, je la retrouve cinq minutes plus tard. Je peux me déplacer plus vite, à présent. Pour la sacoche, c'est bon, je l'ai passée en bandoulière.

À présent, j'ai le choix entre l'une ou l'autre des pâleurs latérales. Je me dirige vers celle d'où j'entends venir une rumeur. L'à-plat vaguement luminescent s'agrandit. Je sors la tête d'une espèce de pont. Mais là-dessous, et à l'extérieur non plus, je ne discerne ni chaussée carrossable, ni voie ferrée. Comme si l'ouvrage était à l'abandon. C'est au-dessus que les trains peuvent passer. Le pont se situe dans un terrain vague, une friche à l'abandon encaissée dans une cuvette artificielle, en contrebas d'une route, ou d'un ensemble de routes. Il y a de la terre, des végétaux, de la rouille, des choses délaissées, des ampoules électriques solitaires, çà et là aux flancs d'entrepôts mystérieux, qui brillent pour que je les regarde briller, mais pas plus.

La mémoire me revient. C'est la route qui mène au Pont de l'Europe. La rumeur, ce sont les véhicules, surtout des poids lourds, qui ne cessent de circuler dans une direction, dans une autre. J'ai encore torché comme un chef. Je m'émerveille d'être allé échouer dans le dernier endroit où un être humain peut aller, après une journée d'intense et gratifiante activité intellectuelle. C'est mieux que les bars. Ici, c'est fait pour moi. Par contre, je ne me rappelle absolument pas les différentes étapes du circuit qui m'a mené jusqu'au profond de ce pont trop loin. C'est que je devais être encore bien entamé. Je sais juste que je m'y suis rendu à pied, et seul. Comme de coutume.

Il fait doux. Je lève la tête vers des étoiles magnifiques qu'aucun orange sodium de lampadaire ne pourra jamais occulter. C'est tellement profond dans la hauteur, et en même temps je touche le ciel du doigt. Je suis fou. Je bois au bout de nulle part, et je nage dans l'univers, sans me perdre. Il suffit juste que j'aille chier, au préalable. La sonnerie de mon téléphone me fait redescendre. J'ouvre à nouveau ma sacoche. Je ne sais pas l'heure.

Paulo ? Paulo ! Mais putain t'es où, qu'est-ce que tu fous ?
Allo ?
Putain on te cherche partout ! C'est Mike ! T'es où ?
Ben, euuhhh, je sais paaas, euh, du côté du Pont de l'Europe, un peu avant. Côté français, a priori.
« A priori », mouais. Tu t'es encore défoncé la tronche. T'as fait ça encore dans quel trou du cul de zone ? Tu pouvais pas nous prévenir ? On y serait allés avec toi !
La Voie Lactée me parle, Mike. Elle me dit que je ne dois pas me prosterner devant elle, mais devant Dieu seul. Cependant, elle ne m'interdit pas l'émerveillement devant sa beauté, car elle aussi est créature de Dieu.
OK Paulo, t'es chaud. Ecoute, démerde-toi pour trouver un tronçon de route, repère-toi et rappelle-moi, je viens te chercher. On t'attend pour la conf', t'as pas oublié ?
J'ai mes notes dans ma sacoche, Mike, je suis opérationnel. À tout de suite.

Sous le pont, ça ne passait pas. Je marche vers un remblai. Quatre silhouettes que je n'ai pas vues venir m'encadrent. Tout va bien. Ce sont des amis gitans. Comment sommes-nous devenus amis ? Comment ont-ils su que je serais là, et à cette heure ? Ce sont les Gitans. « On va te raccompagner jusqu'à la route », fait le plus âgé, celui qui est devant moi (les trois autres m'entourent, un à gauche, un à droite, le dernier ferme la marche). Nous rejoignons l'asphalte sans forcer. Je les remercie, dis comme d'habitude que je ne mérite pas leur gentillesse, que je suis navré du dérangement... « Ne raconte donc pas de conneries », fait l'aîné. Serrage de louches. Je marche vers un arrêt de bus. J'ai mon point de repère. En composant le numéro de Mike, je les entends qui s'éloignent, et la voix du vieux, à un des autres : « Tu vois, c'est un homme des dernières heures, mais lui, il voit dans la nuit, dans toutes les nuits. »

L'heure n'a pas d'importance. Il est des lieux qui ne ferment jamais. Il faut apprendre à les trouver, à gagner sans triche le droit d'y entrer. La conférence. Elle porte sur les origines et survivances atlantes de la culture nord-américaine. Je parlerai de la nostalgie de l'Eden, du protestantisme et d'Edgar Cayce. Sera également abordée une archéologie amérindienne assez intrigante. Je vais prononcer gratuitement cette conférence, et toute solennité déplacée en sera absente. Ce n'est pas une question de célébrité. Il y aura beaucoup, ou peu de monde. Les gens qui doivent être là seront là, cela seul compte. Quelque part dans la galaxie, nous aussi nous sommes en vie.


jeudi 20 juillet 2017

Coven, d'Edward Lee

Le terme "coven" désigne une assemblée de sorciers/sorcières. Il est apparenté au français "couvent" et trouve sa racine dans le latin "convenio" ("cum", "avec", "venio", "je viens"). La couverture (de l'édition actuelle) de ce roman d'Edward Lee, paru en 1991, ne semble pas indiquer le contraire. L'étudiant Wade St. John est un branleur sympathique. Beau gosse, issu d'une famille américaine aisée, il n'en fout pas une rame à Exham College, université privée spécialisée dans la récupération des étudiants dont les autres institutions de l'enseignement supérieur ne veulent pas. Le problème de Wade est que son père, excédé par la fainéantise de son rejeton, menace ce dernier de le flanquer à la porte et de fermer le robinet s'il n'obtient pas des résultats satisfaisants (un diplôme). Pour cela, Junior devra retourner à Exham College afin d'y suivre les cours d'été. La mort dans l'âme, il obtempère.

Mais ce n'est que le début de ses problèmes. Très vite, Wade se rend compte que quelque chose ne tourne pas rond à l'université. Des femmes vêtues de capes noires, à l'étrange sourire perpétuel, chaussées de lunettes noires (même la nuit) déambulent sur le campus, tandis que des étudiantes disparaissent, que des animaux sont mutilés de façon radicale. Un peu malgré lui, Wade se retrouve impliqué dans une intrigue démentielle. De ce seul point de vue, on peut dire que Coven est un roman de l'accession à la maturité psychologique. C'est même assez drôle, comme commentaire, parce qu'en fait de maturité, on a l'impression que le lecteur de base ne fait que prendre son pied devant la débauche de trash grand-guignolesque servie par l'auteur! Comme si on se plaisait à voir ou revoir tous ces films d'horreurs, plus ou moins nanars, des années 70 et 80 (allez, je fais un effort pour aller jusqu'aux années 90). Tout est là pour flatter la fibre adolescente (masculine) en attente du bon mélange de cul, de violence et d'humour.

Pourtant, nous sommes conviés à aller un peu plus loin. Coven est en réalité un roman de science-fiction, pas de fantastique. Autrement dit, ce qui semble surnaturel s'explique par des lois naturelles peu ou pas comprises. Pas question ici, pour moi, de faire l'apologie du "progrès" (ou du "progressisme"): il s'agit davantage de trouver un langage permettant de rendre compte de certaines expériences. Ce qui est montré dans l'intrigue du roman est une réalité nécessitant une traduction adéquate sous peine de rester obscure, sous peine de demeurer à l'état de superstition anxiogène. Mais cette traduction, pour être effectuée, exige à son tour d'accéder librement à des ordres de grandeur, à un changement de paradigme radicaux. (Il n'y a ni sorcières ni vampires.) C'est ce que parviennent à faire Wade (malgré ses défauts) et quelques autres personnages. Ceux qui échouent sont cantonnés dans le domaine de la caricature (sauf, éventuellement, à une exception près); par conséquent, nous ne sommes absolument pas horrifiés de les voir se faire dépecer. Vieux de la vieille de la Deuxième guerre mondiale, flics ruraux bouseux, bouffis de doughnuts ou de testostérone mal refroidie, étudiantes pétasses, loser sartrien, universitaires corrompus, etc, tout le monde y passe joyeusement (et lentement!) au cours de scènes très réussies.

Le changement d'échelle nous amène face à la démesure d'une entité appelée The Supremate. À ce stade, le piège dialectique dans lequel Wade va peut-être tomber est de faire de cette intelligence non-humaine le référent absolu et, par conséquent, une source inépuisable de désespoir allant plus loin que la mort elle-même. Néanmoins, ce n'est pas la conclusion à laquelle il aboutit; en cela réside la supériorité de cet étudiant pourtant plus habitué aux bières pour connaisseurs et à la drague en Corvette. Autrement dit, Wade, sans aucun recours technologique, se hisse à un niveau supérieur à celui du Supremate. Ce dernier, malgré sa puissance énorme et l'organisation démentielle de son projet, le nombre impressionnant de ses laquais, n'est au fond qu'un vulgaire voleur. Ce qui semble d'abord une lecture trash pour geeks sans copines n'est que le versant "extérieur", accessible à tous, de Coven. De tels lecteurs, s'il s'en trouve, se contenteront de lire ce roman à ras de texte et ce sera très bien. Ils auront éventuellement un peu de mal à se faire au saut intellectuel qualitatif qu'Edward Lee nous enjoint de faire dans la seconde partie du roman. Là, nous abordons sur l'autre face de Coven, nous nous retrouvons en demeure, si nous le pouvons, de nous livrer à une appréciation plus intérieure, plus discrète, des enjeux véritables du texte. Il s'agira de comprendre que la toute-puissance supposée d'une intelligence rectrice (ou se voulant telle) du cosmos dans son ensemble n'est qu'une escroquerie. Cela n'est pas sans rappeler les enseignements gnostiques: Dieu comme source unique de tout est supérieur au "Dieu" de la Création qui n'est qu'un démiurge agressif et incompétent, tout juste bon à créer ce monde de merde dans lequel nous tentons d'être heureux. Dieu-Source, d'ailleurs, peut s'appeler comme on le veut: sans le dire, c'est ce qu'Edward Lee, écrivain beaucoup plus subtil qu'on pourrait le supposer, laisse entendre dans la scène de l'hôpital où se réveille Nina, une étudiante (l'exception possible à la "malédiction" de la caricature à laquelle je fais allusion plus haut). Puisque Ses voies sont impénétrables et qu'aucun exemple de la drôlerie sauvage de Coven ne vient contredire, en définitive, cette célèbre phrase.