mercredi 21 juin 2017

Momo laisse faire



Momo dort sur le dos, abruti par la nuit caniculaire. Il s'est couché vers les deux heures du matin, après avoir longtemps hésité entre deux vidéos de cul sur lesquelles se branler. Momo ne sait pas faire grand chose mais il dispose d'un ordinateur et sait se connecter tout seul. De toute manière, il a le temps, si ce qu'il cherche ne vient pas tout de suite, ce n'est pas grave. Momo est sans emploi et entend bien le rester.

C'est le début de l'été. La poussière et les acariens s'épanchent en lents remugles d'un bout à l'autre du monde de Momo; dans le studio qu'il loue tant bien que mal, la baie vitrée n'a pas de volet et, comme elle est orientée à l'est, dès le petit matin il se prend le soleil dans la gueule, malgré un grand rideau de velours rouge qui court d'un mur à l'autre. La propriétaire ne passe qu'une fois par an : c' est une vieille femme obsédée par l'argent et le doré, le faux cristal au plafond, le faux or sur les poignées de portes. Le goût de chiotte.

Depuis la dernière visite de la vioque, il y a eu un peu de changement : à présent, les lattes du canapé cuir beige diarrhée sont défoncées. C'est également un lit mais, du coup, Momo ne peut plus le replier. Un jour, il s'est laissé choir sans retenue et crrrronk. Il dort dans un énorme creux, en travers, avec des choses pointues qui lui massacrent la colonne vertébrale lorsqu'il ne parvient pas à se caler dans une position moins inconfortable.

C'est l'été, ça sent déjà la merde surchauffée dans les rues, au petit matin. Ça ne va tarder à remonter jusqu'à son cinquième étage mais pour l'instant, le corps gluant de sueur contre le cuir détrempé, Momo dort. Sauf qu'il se réveille. D'une façon qu'il n'avait pas prévue.

Le chatouillis est discret mais on ne peut plus présent, sur la jambe gauche. Momo conserve l'immobilité, se demande ce qu'est cette petite démangeaison. Il se redresse lentement dans le demi-jour du rideau rouge. Le soleil le frappe par la gauche. Une fois sur les coudes, la transpiration accumulée par les heures se met à descendre en sillons gras sur son front. De son bras droit, il allume une petite lampe de bureau, achetée d'occasion, qui fait avant toute chose office de lampe de chevet. De la chaleur s'ajoute à la chaleur. Momo lâche une caisse profonde qui s'en va résonner dans les entrailles défoncées du canapé.

La blatte avance péniblement sur sa jambe. Pour elle, ça doit être l'enfer amazonien : terrain visqueux de sécrétions malodorantes, chemin à frayer au milieu de poils dont le noir tranche sur la peau sans bronzage de Momo, blanche comme une chair de poisson mort quoique rehaussée par l'éclairage de l'heure.

Momo laisse faire. Ce n'est pas la première fois qu'il croise ces bestioles. Il en dégomme régulièrement dans son studio. Elle se planquent près du petit frigo, de l'évier, ces salopes. Là où elles sont franchement connes, c'est quand elles gravissent le mur blanc. Momo sent leur présence, même sans les voir, mais elles compensent leur outrageante visibilité par une promptitude singulière à se barrer vite fait quand surgit la menace d'une pantoufle. Momo marche dans des pantoufles trouées qui sentent le fromage, mais ça le fait quand même. Il faut juste le bon angle d'attaque, le bon juger, et une vitesse encore supérieure à celle de l'adversaire.

Oui, aujourd'hui, Momo laisse avancer la visiteuse. Il reste immobile, se prend pour un ninja capable de résister à tous les chatouillis de l'Enfer. Il s'imagine ancien disciple d'un monastère secret dans le trou de balle du Népal, ou du Cantal. Très attentif à toutes les sollicitations sensorielles, il écoute également avec concentration les bruits de l'extérieur, comme par exemple les ambulances insomniaques, aux sirènes terminales, qui s'en vont ramasser les premiers asphyxiés du jour. Pendant ce temps, la blatte poursuit sa progression. Les voisins du haut sont en train de baiser : il entend que ça gémit crescendo.

Elle a tout de même réussi à grimper sur ma queue, se dit Momo. C'était l'objectif. Elle a de la place, la garce. Elle peut me remercier d'être en érection. La cancrelatte, se dit Momo, je vais lui mettre une latte, mais pas tout de suite. L'autre, intriguée, monte, se perche conquérante, descend, fait le tour, s'arrête, palpe le paf de ses antennes curieuses. Momo ne débande pas, bien au contraire.

Momo laisse faire.

Au bout de dix minutes, un geyser de foutre, le Vieux Fidèle du Matin, gicle du membre rance de Momo. La blatte, sentant le terrain se dérober brusquement, prend ses pattes à son cou (ou ce qui en tient lieu), redescend à toute vitesse par une couille tandis que Momo pousse deux ou trois aarrrh aarrrhhhh. Cette fois, il quitte la position allongée. Sa copine se repose un peu plus loin, sur le bord du matelas-monde. Momo se ravise. Il ne va pas la frapper, finalement. Il pisse de sueur, ça lui rentre dans les yeux, il ne voit plus très bien. En plus, comme il vient de juter, il est convaincu qu'il ne sera pas assez rapide pour l'atteindre. Prudemment, sans faire de mouvements trop vifs, il se lève. Ses pieds entrent en contact avec les carrés de moquette en faux poil de sanglier. À cause de cette couleur, c'est plus difficile de repérer les intrus de ce genre. Sous l'évier, il déniche sa bombe d'insecticide. Revenu au matelas (le chemin n'est pas long), il envoie les gaz un peu au hasard, dans ce qu'il suppose être la direction où se trouve sa cible ; il espère que cette dernière est restée immobile pendant qu'il s'équipait.

Sa queue se souvient encore de l'indicible volupté de cette promenade d'insecte ; mais Momo, comme tous les humains, se désinvestit très rapidement (là-haut, les voisins ont fini de baiser). En plus, l'autre n'a pas bougé et morfle direct le jet sous pression. À l'odeur de sperme, de sueur et de cul qui règne dans le logement s'ajoute à présent la fragrance chimique de l'insecticide. Momo transpire de plus belle et manque jouir une deuxième fois, quasiment dans la foulée, à la vue de la blatte qui remue furieusement ses antennes. Momo, comme hypnotisé, la regarde s'éteindre. Au bout de quelques instants, c'est fini.

Momo va remettre l'insecticide sous l'évier, puis revient s'asseoir sur une chaise. Il n'en a pas bien conscience, mais il va rester immobile pendant de longues minutes, perdu dans la contemplation de cadavre de l'insecte. Il ne dit rien, ne pense plus. Tout juste si, par moments, il prête attention à ses flatulences, ou aux protestations de son estomac vide.

Passées quelques heures à peine, le corps de la blatte entre en décomposition. Momo s'en étonne : il en a déjà tué, de ces saletés, à l'insecticide, à la pantoufle, mais jamais elles ne sont parties en sucette comme ça. Momo observe toujours les cadavres de ces cafards qui ne ressortent plus vivants de son studio quand ils ont eu le malheur d'entrer dans celui-ci, il ne prend aucune note mais sa mémoire retient fidèlement les circonstances de leur fin. Eh bien, ils ne se décomposent pas, d'habitude. Sauf que là, pour la première fois, il constate de l'inédit : très vite, il ne reste plus qu'une espèce de petite bouillie couleur de rouille. Momo, fasciné, n'y touche pas. Sa transpiration imprègne la chaise.

Le soir de ce même jour, toujours assis, les fesses bien endolories de n'avoir pas bougé, il se met à pleurer doucement.



Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire